À partir du 1er janvier 2027, la chirurgie du cancer du sein sera réservée aux seules cliniques du sein coordinatrices et ne pourra plus être pratiquée dans les cliniques satellites (ou affiliées). Dans un communiqué commun, des spécialistes de tout le pays expriment leurs préoccupations face à une centralisation qu'ils jugent disproportionnée.
« Qualité, proximité et accessibilité doivent rester indissociables dans la prise en charge du cancer du sein », résument-ils. Avec près de 11.000 nouveaux cas diagnostiqués chaque année, celui-ci reste le cancer le plus fréquent chez la femme en Belgique : l'enjeu d'accessibilité n'a rien de marginal.
La mesure portée par Frank Vandenbroucke, ministre fédéral de la Santé, découle de l'arrêté royal du 28 mars 2024, qui réserve la chirurgie mammaire aux cliniques coordinatrices et cantonne les cliniques affiliées au diagnostic, au suivi, à la chimiothérapie et à la radiothérapie. Initialement prévue pour le 1er janvier 2026, l'entrée en vigueur a été reportée d'un an.
Concrètement, une clinique affiliée pourra continuer à diagnostiquer et à administrer une chimiothérapie ou une radiothérapie, mais devra confier l'acte chirurgical à une clinique coordinatrice. Patientes, chirurgiens et équipes devront donc converger vers ces seuls sites. L'argument du ministre est celui de la concentration de l'expertise et de la réduction des écarts de survie – une solidité que les signataires contestent.
Un risque d'accessibilité pour les patientes les plus fragiles
Pour les équipes de terrain, la première victime d'une centralisation exclusive serait la patiente. « La qualité des soins ne se résume pas au lieu de l'intervention », martèlent les spécialistes. La chirurgie, rappellent-ils, n'est pas un simple acte technique : elle constitue un moment central, symbolique et émotionnel du parcours, qui repose sur la confiance et la proximité. Déplacer cette étape vers un établissement éloigné rompt le lien entre la patiente, son équipe locale et son médecin généraliste, fragilise la continuité thérapeutique et peut peser sur l'adhésion aux traitements.
L'impact serait de surcroît très inégal selon les territoires. Les cliniques coordinatrices sont le plus souvent urbaines, tandis que les cliniques affiliées assurent l'accès aux soins en milieu rural. Les patientes âgées, isolées ou précarisées se retrouveraient contraintes à des déplacements longs et coûteux, parfois incompatibles avec leur état. Selon les régions, certaines patientes devraient parcourir plus de 50 kilomètres, un risque jugé particulièrement aigu pour la communauté germanophone. « Si la première victime est la patiente, la réforme pose aussi de sérieuses questions organisationnelles », préviennent les médecins.
« Ce n'est pas le lieu, mais l'organisation »
Les professionnels disent soutenir l'ambition d'amélioration de la qualité, mais celle-ci, plaident-ils, ne tient pas au site opératoire. La chirurgie mammaire est aujourd'hui un acte standardisé, à la morbidité et à la mortalité faibles. Elle n'est pas le maillon faible de la prise en charge. La véritable complexité réside dans la concertation oncologique multidisciplinaire (COM), la pertinence des décisions thérapeutiques et le suivi des patientes. Par ailleurs, les cliniques affiliées assurent déjà des traitements plus lourds que la chirurgie, comme la chimiothérapie, la radiothérapie ou l'oncogénétique.
Ces établissements répondent en outre à des exigences strictes : concertation multidisciplinaire obligatoire, collaboration formalisée avec une clinique coordinatrice, standards de qualité reconnus. La norme actuelle (trente interventions par chirurgien et soixante par clinique affiliée et par an) est déjà alignée sur les recommandations internationales.
Des bases scientifiques jugées fragiles
Le cœur de la contestation est scientifique. Les analyses du KCE (rapports de 2014 et 2018) ne mettent pas en évidence de différence significative de survie entre patientes opérées en clinique coordinatrice et en clinique affiliée agréée. La surmortalité observée concerne surtout les très bas volumes (moins de soixante cas par an) et des sites non agréés, dépourvus d'intégration multidisciplinaire. L'avis du Conseil fédéral des établissements hospitaliers (CFEH) du 28 septembre 2023 confirme qu'aucune preuve suffisante ne justifie l'interdiction dans les cliniques affiliées, et alerte sur le risque de surcharge des cliniques coordinatrices.
La critique la plus pointue émane de l'épidémiologie. Dans une lettre publiée par l'European Journal of Cancer en 2025, le Pr Patrick Neven (UZ Leuven) et ses coauteurs reviennent sur l'étude de Leroy et al. qui sous-tend la réforme, au point que le sénologue a retiré son nom de la publication d'origine. « Ces données du KCE ne peuvent pas être utilisées à cette fin », justifie-t-il, dénonçant une communication « inacceptable ».
Une demande de report et de réévaluation
Les signataires soulignent enfin que la mesure n'apporte aucune économie démontrée : la concentration des interventions surchargerait les cliniques coordinatrices, allongerait les délais et compliquerait la planification des blocs et des hospitalisations, sans bénéfice établi sur la survie.
Plutôt qu'une interdiction généralisée, ils plaident pour une approche graduée : maintenir la chirurgie dans les cliniques affiliées respectant des critères stricts et y intégrer des indicateurs centrés sur le vécu des patientes (PREM's et PROM's). Surtout, ils réclament, avant toute application définitive, une nouvelle étude indépendante et actualisée du KCE.
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